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La Compagnie TextO

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A VOS ORDRES !

Extraits

Le colonel m'a expliqué qu'on allait procéder au recensement de toute la population. Européenne et indigène. Quel que soit l'âge des individus. Maison par maison. Chacun devra porter en permanence sa carte de recensement, avec le numéro qui sera attribué à sa maison. Et puis, le couvre-feu sera instauré en ville à partir de 19 heures. Après cette heure, on tire à vue. Sans sommations.

Colonel Duplan - Vous me mettez ça en ordre ! Et faites faire des affiches ! En français et en arabe, bien sûr.

Lieutenant Rossi - Si vous me permettez, mon colonel... En fait, vous instaurez une sorte d'état de siège dans votre secteur, c'est ça ?

Colonel Duplan - C'est exactement ça, Rossi. Je vois venir le juriste : comme officiellement, nous ne sommes pas en guerre, ça vous gêne ? C'est ça ? (Rit) Eh bien, si ça vous convient mieux, appelons ça : "mesures de maintien de l'ordre" ! Pour l'organisation, voyez ça avec le capitaine Roger. Il connaît la musique. Il était avec moi en Indo, Roger ; et c'est un truc qu'on avait déjà commencé à mettre au point. On aurait dû, aujourd'hui, bénéficier de cette expérience, d'ailleurs...sauf que ceux qui nous gouvernent ont préféré, là-bas, s'entendre avec l'ennemi...

Lieutenant Rossi - Euh ! les autorités civiles, mon colonel, est- ce qu'il ne faudrait pas les consulter ?

Colonel Duplan - Bon sang ! Vous faites bien de me le rappeler. Je les oublie toujours, ces zigotos. Il faut dire que mes relations avec eux sont plutôt... (geste) Le procureur, lui, il n'ose pas trop m'emmerder. Mais le sous-préfet ! C'est un jeune, un carriériste ; un carriériste con. Et puis il y a le sénateur-maire ! Y a pas plus gros propriétaire terrien dans la région, mais y a peut-être pas plus vieil imbécile non plus... Et celui-là, je le soupçonne de verser de l'argent dans les caisses des fellaghas pour que ses propriétés soient bien à l'abri. Il n' en a qu'un, qui serait à peu près fréquentable, un seul : c'est le commissaire de police. Tenez, vous commencerez par lui, Rossi.

Lieutenant Rossi - Euh... parce que c'est moi qui... Je vais... devoir leur parler ? Je ne suis que sous-lieutenant et...

Colonel Duplan - Rossi ! vous serez mon porte-parole. Ca devra leur suffire. Vous représentez l'armée. Et sans l'armée, y a belle lurette que les fells leur auraient coupé les couilles. A tous ! Alors, qu'ils viennent pas me les casser ! D'ailleurs, il ne s'agit pas de les consulter : vous irez les in-for- mer de mes décisions. Exécution !

Scène 3

vendredi 20 avril 1956

Tous les jours, je découvre un nouvel aspect de l'Algérie. Et je me rends compte du prestige dont nous y bénéficions, nous autres les militaires. En endossant mon uniforme, je suis devenu une personnalité. Quelqu'un qui compte. C'est drôlement grisant !

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Scène 18

Je viens d'avoir une étrange conversation. Oui, étrange : je n'avais pas bavardé avec un civil depuis des siècles ! René Ascensio est instituteur ici depuis le début de l'année. Il s'est présenté à l'école, celle que nous avons réquisitionnée, là où est maintenant installé mon bureau. Il voulait - c'est ce qu'il m'a dit - récupérer quelques livres scolaires oubliés lors du déménagement. Au passage, il m'a dit aussi qu'il avait entendu parler de mon coup de gueule, le jour où les militaires s'amusaient à dévoiler les femmes pour les prendre en photo. Sur le coup, ça avait impressionné beaucoup de musulmans, à ce qu'il paraît. J'ai l'impression que les livres n'étaient pour lui qu'un prétexte. Je crois que ce qu'il voulait, c'était faire ma connaissance.

René, Instituteur - Je suis né à Constantine. J'avais dix ans quand mes parents ont été mutés en métropole ; eux aussi, c'étaient des instits. Etudes à Paris ; premier poste à Rueil- Malmaison, la banlieue. Mais l'Algérie me manquait. Au bout de deux ans, j'ai demandé un poste ici. (silence) Hum ! J'avais idéalisé mes souvenirs d'enfant. Je peux vous dire que j'ai eu un de ces chocs en arrivant. Tous les jours, je suis confronté au racisme des pieds-noirs ! Au début, je discutai, j'argumentais. Résultat, je suis étiqueté comme libéral. Ici, vous savez, c'est une tare ! Grave ! En plus, je suis syndicaliste... Et comme je suis né en Algérie, eh bien, je suis inexcusable : un traître, tout simplement. Plus les mois passent, plus je me demande ce que je fais ici. (silence) Ce que nous faisons ici.

Lieutenant Rossi - Vous savez, vous voyez en moi le militaire, mais il y a des moments où je me pose des questions.

René, Instituteur - Je me mets quelquefois à la place des quelques rares élèves arabes de ma classe. Tenez, le fils de Saïd Ben Mihoud. Le père, c'est quelqu'un que vous connaissez, je crois. Ce garçon est un de mes meilleurs élèves. Mais je le plains. Il n'est déjà plus vraiment arabe, (silence) mais c'est pas pour autant qu'il est français. Un de ces jours, faudra bien qu'il choisisse...

Lieutenant Rossi - C'est-à-dire ?

René, Instituteur - J'en suis venu à penser que (silence) si j'étais lui, je choisirais le FLN.

Lieutenant Rossi - Vous n'avez pas le droit de dire une chose pareille ! Ils ont trop de sang sur les mains, voyons ! On ne peut pas discuter avec des gens de cette espèce. Si on veut que ça change, si on veut qe les pieds-noirs se comportent autrement, qu'ils soient un peu moins bornés, il faut d'abord que nous ramenions la paix. On n'a pas le choix ! Mais il nous faut un peu de temps !

René, Instituteur - J'ai bien peur que nous ayions déjà épuisé celui qui nous était accordé. Et même largement. Ca va faire cent trente ans, que nous sommes là !

Lieutenant Rossi - Si vous avez raison, alors là, ce que nous faisons - ce que je fais, moi, au quotidien - tout ça n'a aucun sens. Je n'ai plus qu'à tout abandonner. Mais, tout de même : c'est vrai, moi, je ne connais pas les Algériens ; mais vous, ce sont les militaires que vous ne connaissez pas. Regardez le Colonel Duplan . Dans l'histoire des femmes dévoilées, eh bien, il a tout de suite été de mon côté, par exemple. C'est vraiment un type qui respecte les musulmans. Si vous parliez avec lui, je suis sûr que vous seriez d'accord sur pas mal de choses..

René, Instituteur - Oh, ça, j'en doute ! C'est une machine de guerre. Je connais ce genre d'officier. Ils partent de bases justes, mais leurs conclusions sont aberrantes. Ils se sont fabriqué une idéologie bien à eux : un mélange de marxisme - mal assimilé d'ailleurs - et de catholicisme - fanatique.

Lieutenant Rossi - Je vous l'accorde, c'est pas un tendre, le Colonel Duplan . Mais il faut le comprendre : il a été déporté par les nazis. Moi, je suis certain qu'il est sincère quand il dit qu'il veut faire bouger les choses en Algérie. Sûr ! Et il y arrivera ! Sa priorité, c'est qu'il n'y ait plus d'assassinat. Plus de peur. Après ça, nous pourrons construire une Algérie nouvelle, une Algérie où chacun trouvera sa place.

René, Instituteur - Inch Allah ! J'aimerais partager votre espoir. Mais... (silence) Ca m'a fait du bien, de parler à quelqu'un de normal. C'est devenu si rare !

(...)

Le commissaire de police - Si je peux vous donner un conseil, mon lieutenant, méfiez-vous de ce type-là. Oh ! je ne crois pas qu'il soit vraiment FLN, mais ...c'est un idéaliste. Et vous savez, les idéalistes, les fells savent s'en servir. Des fois, ils ne s'en rendent même pas compte. On demande un petit service, transporter un ami dans la voiture ; et puis, quand ils ont mis un doigt dans l'engrenage, c'est tout le bras qui y passe. Non : il faut savoir de quel côté on est !

~~~~~~

Scène 26

Mardi 28 août 1956

Ca faisait un moment que je voulais y aller, à Constantine. René Ascencio m'avait écrit qu'il s'y trouvait en convalescence. Dès le lundi, il est venu déjeuner avec moi. Mon uniforme nous a valu la considération du maître d'hôtel ; et, en prime, une table en terrasse. Après cinq mois de vie militaire, je dois dire que je me sentais complètement déphasé dans ce décor. Il n'y avait rien qui rappelait la guerre. Rien.

On a parlé des "événements", comme on dit pudiquement ici. Et j'ai parlé de ce que nous faisons. Comment nous avons réussi à démanteler le réseau FLN local. J'ai estimé que nous sommes sur la même longueur d'ondes. Je ne lui ai rien caché. Les "interrogatoires musclés" - c'est comme ça que je les appelés, je crois- ; et puis ma défaillance au tribunal ; j'avais besoin d'en parler à quelqu'un. L'exécution dans le stade. Pour bien montrer que notre action est efficace, je lui ai sorti l'exemple de Hamou Abdallah, le patron de café qu'a recruté le commissaire.

Lieutenant Rossi - Ce que nous avons fait, c'est peut-être pas très joli-joli, mais ça commence à porter ses fruits. Je crois que les Arabes, eh bien, ils ont compris de quel côté le vent a tourné.
(René reste silencieux. Crispé.)
Ca ne va pas ? Tu m'inquiètes.

René, Instituteur - Hmm ! c'est toi qui m'inquiètes !

Lieutenant Rossi - Moi ?

René, Instituteur - C'est rien. Laisse. On ne va pas se disputer !

Lieutenant Rossi - Se disputer, non. Mais ça ne t'empêche pas de me parler. Vas-y ! Je ne me fâcherai pas, je te promets.

René, Instituteur - En ce cas, essaie de me répondre franchement. Imagine-toi il y a six mois, à Paris. Si quelqu'un t'avait raconté ce que tu viens de me raconter... Tu aurais pensé quoi ?

Lieutenant Rossi - C'est sûr, René, tu as raison, je l'aurais traité de salaud. Mais ça, c'était avant. Avant que je ne voie la guerre en face : la grenade, les cadavres mutilés, les enfants tués. Réponds-moi franchement : tu crois que je suis devenu un salaud ?

René, Instituteur - Non. Le salaud, ce n'est pas toi. Sinon, on ne serait pas là, à table, tous les deux. J'aurais tourné les talons. Mais celui qui t'a transformé comme ça, lui, c'en est un, de salaud.

Lieutenant Rossi - Le Colonel Duplan ? Mais, il ne m'a obligé à rien ! J'ai toujours eu le choix.

René, Instituteur - Hmm ! Il t'a fait croire que tu avais le choix ! En réalité, il te manipule. Il se sert de toi.

Lieutenant Rossi - Il est sincère, je t'assure ! Si je n'avais pas voulu faire ce que j'ai fait, je ne l'aurais pas accepté, je t'assure.

René, Instituteur - D'accord, il est sincère. Mais figure-toi que c'est justement pour ça qu'il est dangereux. Lui, il mène sa guerre à lui. Tu sais à quoi il me fait penser ? A un seigneur féodal. C'est comme ça que ça se passait, au moyen-âge. Tu te rends compte ? Il s'est arrogé le droit de basse et de haute justice. Et même le droit de grâce ! Tu trouves ça normal, toi ?

Lieutenant Rossi - Ben, c'est-à-dire que... Non, bien sûr. Mais qu'est-ce qui est normal, ici ? Nous ne sommes pas en France, alors...

René, Instituteur - Attends, attends ! Réfléchis bien à ce que tu viens de me dire. C'est là qu'il est, le fond du problème. Ici, oui, nous sommes des occupants. Nous ne sommes pas chez nous. Les Algériens, eux, ils sont chez eux. Et, de ce point de vue, les militaires qui sont fiers de torturer au grand jour, au fond, qu'est- ce qui les différencie de ceux torturent en cachette ? tu peux me le dire ?

Lieutenant Rossi - Tu ne vas tout de même pas me dire que les fellaghas ont raison ? Tu as vu ce qu'ils font ? des grenades jetées sur des enfants , non mais... ce sont des sauvages, c'est tout !

René, Instituteur - Mais ça n'a rien à voir, voyons ! Des morts et des blessés, mais on peut s'en jeter à la figure autant que tu voudras...

Adapté par Henri Guéguen de "Mon colonel", de Francis Zamponi - Actes Sud - Babel Noir - 1999

 

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